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Timothée Trimm (Léo Lespès)

Nous donnons aujourd’hui, à la demande de nos abonnés, le portrait de l’écrivain favori des lecteurs du Petit Journal. De l’aimable causeur qui chaque soir trouve un sujet nouveau de conversation intime avec le public. Et qui dévide son chapelet sinon toujours avec des perles fines, du moins avec des grains qui ne sont pas sans élégance et sans éclat.

Timothée Trimm n’est pas parent du caporal Trimm de Sterne. Il n’en a pas l’humeur placide.
Il est fils d’un chef de bataillon du premier Empire, qui fut mis à l’ordre du jour de l’armée le soir de la prise de Berg-op-Zoom.
Un de ses cousins est le chef très-estimé du secrétariat de la Compagnie des chemins de fer de l’Est, l’autre est l’un des deux colonels en service actif qui ont reçu, à la dernière fête de l’Empereur, la croix de commandeur de la Légion d’honneur.
Timothée a été soldat durant sept ans. Il a eu l’avantage d’être secrétaire de M. de Morny à l’époque où le président du Corps législatif était simple capitaine de cavalerie à l’état-major de M. le général Trézel.

Alors, quand il fallait ouvrir un casier, Timothée ne pouvait pas toujours atteindre les rayons supérieurs.
Le capitaine de Morny, d’une taille très-élevée, n’avait qu’à tendre la main.
On a souvent besoin d’un bien plus grand que soi...
« Vous ne dépasserez jamais le hauteur d’un bureau à écrire, » dit le bel officier au futur chroniqueur.
En effet, il est resté couché sur le papier... et il a bien fait, pour nos plaisirs intellectuels.
Timothée Trimm a écrit son premier article, Un dimanche à Londres, dans la Gazette de Cambray, dirigée alors par le père de M. Henri Berthoud, notre attachant Sam du journal la Patrie.
Il écrivit plus tard, dans son régiment, une épître en vers par dimanche, qu’il vendait aux officiers.

Un jour qu’il commandait devant l’inspecteur général un peloton de voltigeurs, l’inspecteur dit au colonel :
« Voilà un caporal qui a de la vigueur, de la voix, de l’entrain...
il commande bien...
— Oui, répondit le colonel, mais il a un énorme défaut.
— Lequel ? Est-il ivrogne, sourd, tombe-t-il du haut mal ?... »

Le chef de corps prit un air mystérieux, comme si ce qu’il allait dire devait troubler la fraîcheur de l’air et la sérénité de la nature.
« Il fait des vers... » balbutia-t-il.
L’officier général fit un bond et s’éloigna.
Et on l’entendit rire longtemps à travers les rangs.
À quoi tient la destiné !
Si M. Brun de Villeret avait aimé les alexandrins, Timothée eût été maréchal de camp, ou tué dans les guerres d’Afrique ou d’Italie.

Timothée Trimm a abordé tous les genres avec succès. Durant un chômage littéraire, il entra dans la rédaction du Journal des Prédicateurs.
Il était chargé de faire un sermon tous les dimanches pour les bons curés des départements, qui n’avaient plus qu’à l’apprendre par cœur.

Timothée Trimm

Seulement, comme il n’était pas ferré sur les Pères de l’église, il multipliait les citations pour masquer son ignorance. Au bout du premier mois, les pieux abonnés, les bons pasteurs des communes rurales, souscripteurs du recueil écrivirent :« Nous aimons beaucoup vos homélies, qui sont onctueuses et persuasives ; mais pour de simples esprits comme les nôtres, elles sont trop savantes, vous y mettez trop de latin... »
Timothée a été l’un des fondateurs de l’Audience, dont il avait même trouvé le titre.
A une époque où il n’avait encore aucune manière, il inaugura, par des romans à fortes émotions, à violentes péripéties, un genre que Frédérique Soulié et Eugène Süe devaient faire adopter généralement par le public. Aussi, à la mort de Soulié, fut-il désigné par Louis Desnoyers, rédacteur en chef de la partie littéraire du Siècle, pour terminer un roman incomplet par le célèbre romancier.
Le Veau d’or occupa durant deux mois le feuilleton du Siècle et l’œuvre fut respectueusement terminée avec l’assentiment de sa famille.

Timothée a écrit au Capitole, à l’Europe monarchique, au Corsaire, au Pamphlet, au Conseiller des dames, au Magasin des familles, à l’Illustration, au Monde illustré, au Messager de Paris, où il donna les Filles de Barrabus.
Il a été le collaborateur pendant six ans du journal le Figaro, où ses articles les plus remarqués ont été : les Moitiés d’âmes, les Tables d’hôte, Monsieur de Paris, la Guerre des fenêtres, Paris dans cent ans, l’Amour platonique, le Marquis Misère, Homélie à ma montre parlant pour le Mont-de-Piété.
C’est à cette époque que le critique B. Jouvin, dont la sévérité d’appréciation est connue, disait de lui :
« Son verre est petit, mais il boit dans son verre. »

Nous dirons à notre tour que c’est exclusivement dans les verres petits que se hument les liqueurs fines, les cordiaux d’élite, les arômes délicats.
On n’a jamais vu boire du vin de Constance dans une tasse de cabaret...
Timothée Trimm est entré au Petit Journal dans les premiers mois de sa publication.
Sa bonne humeur, la grâce candide de son style qui ressemble à une conversation intime, la facilité charmante avec laquelle il traite chaque sujet, l’intelligence dont il fait preuve pour introduire et commenter l’actualité dans le salon de famille comme au foyer de l’ouvrier, lui ont attiré de nombreuses sympathies...
On s’est pris à aimer ce conteur infatigable dont jamais le récit ne fait rougir une jeune fille, et dont la plume a le banal en aversion.
Parcourez la France entière, et on vous répétera ce nom, Timothée Trimm, acclamé aussi bien sous le chaume du paysan que dans la demeure occupée par les classes élevées de la société contemporaine.

Timothée Trimm a dans la face des réminiscences de Mirabeau, de Pagnerre et surtout de Balzac.
Le cou est vigoureux, sans pomme d’Adam perceptible, semblable à l’encolure de ces athlètes dont les sculpteurs anciens copiaient les formes pour composer leurs cariatides.
Les sourcils arqués et fournis dénotent une origine méridionale.
Le regard est tour à tour d’une fixité inquisitoire et d’une malice charmante, selon la situation nerveuse de ce tempérament impressionnable.
Mais le sourire est celui d’un enfant, et il y a encore bien de la jeunesse, de la gaieté folle et de l’entrain dans cette primesautière organisation.
Timothée Trimm, qui fait partie de la Société des gens de lettres depuis 1842, a été nommé quatorze fois membre du syndicat de cette célèbre compagnie, dont il est encore aujourd’hui l’un des rapporteurs.

Je veux finir cette rapide étude, qui n’a pas la prétention d’être une biographie, par une bonne nouvelle.
Les nombreux articles de Timothée Trimm, publiés dans le Petit Journal, ne seront pas perdus pour les collectionneurs de récits aimables, de préceptes utiles...
L’administration publiera, dans les premiers jours de 1865, un volume intitulé Matinées de Timothée Trimm, qui contiendra tous les sujets qui ont survécu à l’actualité.
Il en est de même dans un parterre.
L’automne dessèche bien certaines fleurs qui ne durent qu’une saison :
Mais l’horticulteur garde et préserve avec soin les plantes précieuses, odorantes et utiles, destinées à renaître, à se perpétuer. Timothée Trimm s’appelle Léo Lespès !

Henri de Montaut.

Journal illustré
N° 1526 - 16 au 23 Octobre 1864

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