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Victor Hugo

Sur une plage de l'Océan, un jour de grande marée, j'ai vu un apprenti peintre qui, haut comme une botte, accroupi sur un pliant, essayait un tableau grotesque.

Cet artiste balnéaire s'était placé résolument en face de l'immensité, et il s'efforçait, avec l'aide de son pinceau, de plaquer, sur une toile de trente centimètres carrés, les souplesses de l'onde, les sifflements du vent, les colères des flots, les déferlements des vagues, les nuances de l'eau, les mugissements du flux et du reflux, les grondements de la bise, les caresses de la mer, les chocs des galets, les bruissements du sable agité, les murmures des coquillages, les plaintes des algues, les coups d'ailes des oiseaux, le roulis des barques rentrant au port et les reflets du soleil.

Cet artiste-là me fit rire.
Rabelais disait que rire est le propre de l'homme ; jamais Rabelais n'eut tort. Qui ne rira de moi aujourd'hui que je veux, en cent lignes, en trente centimètres carrés de prose, dessiner Victor Hugo ?

Mon peintre était plus raisonnable que moi.

Me voilà, courbé sur ma table de travail, une plume à la main, en face d'un homme qui résume le dix-neuvième siècle littéraire tout entier, qui a mis sa griffe sur ce qu'a produit l'intelligence humaine depuis tantôt cent ans, et en quelques traits je m'efforce de tracer sa silhouette.

Résolument, moi aussi, je suis en présence de celui qui personnifie de la manière la plus éclatante notre littérature moderne, de celui qui sait que chacune de ses paroles trouve un écho aux quatre coins du monde. Il écrit, et sur ses épaules les traducteurs s'abattent, ainsi qu'à la Pentecôte les langues de feu descendaient sur l'apôtre. Toutes les pensées, il les a prises dans sa main pour les peser ; toutes les idées, il les a remuées pour les juger ; poète, romancier, historien, satirique, auteur dramatique, il assume sur sa tête les responsabilités morales de notre époque. Sans pitié pour le crime, il a pour les infortunés une douceur sans bornes. Dans son cœur où grondèrent tant de tempêtes, il se trouve large place pour la douceur et pour le pardon ; des colères contre les puissants infâmes, des miséricordes pour les misérables inconscients.

Victor Hugo

Tout cela tiendra-t-il sur mon carton ?

Non certes. Mais le maître, maintenant placé au-dessus des orages humains, comme un sommet de montagne au-dessus des nuages, est désormais entouré d'une auréole de sérénité qui permet aux plus humbles de le contempler à l'aide.

A l'aide d'un verre noirci l'œil de l'homme regarde Phœbus-Apollon.

Victor Hugo aujourd'hui, quoiqu'il fasse parler l'âne, est sur la hauteur d'où l'on plane. ses grandes ailes, immobiles en apparence, le portent à travers l'espace et le tiennent au-dessus de nous, suspendu.

Il ne sait plus ce qu'est la colère, ou du moins il ne combat plus contre le mal, qu'il appelle l'erreur.

Du haut des sphères tranquilles de la philosophie épique, rival d'Homère et continuateur de Socrate, il accorde sa lyre, espérant qu'avec lui les chœurs chanteront l'hymne de l'universelle concorde, l'hosannah de la fraternité.

Superbe, il continue sa tâche, pensant qu'elle n'est point finie, puisqu'il lui reste des jours et puisque travailler est son devoir.

L'immortalité lui appartient ; il le sait et n'en tire point vanité. les Alpes ne s'enorgueillissent pas de leur altitude.

Ainsi dessinée, notre silhouette ne peut être, ne sera point grotesque.
Il nous semble juste et utile de nous montrer Hugolâtre, au moment où cet écrivain appelé Zola déclare que Victor Hugo produit un « incroyable galimatias. »
L'âne brait quand le poète parle.

Alors que l'illustre père de Nana et de l'Assommoir prétend que les dernières œuvres de l'auteur de la Légende des siècles sont « baroques et inutiles », il m'est permis de m'écrier : Respect à l'ancêtre !

M. Zola n'entend pas de cette oreille. Il blague le père de famille adoré des siens, l'aïeul sur qui l'on jette le manteau des fils de Noë.

Oui, comme il l'écrit, la postérité jugera, elle dira ce que pèseront ses cendres à côté de la renommée de Hugo.

Zola n'a pas insulté seulement le poète, mais le grand-père.

Victor Hugo prenant dans ses bras sa petite fille Jeanne, a souri, disant à son Zoïle : Fais-nous donc ce chef-d'œuvre-là !

Alfred Bardou.

La Silhouette
N° 18 - 8 novembre 1880

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