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Louis Pasteur

Il s'agit d'un grand savant qui, chose invraisemblable, est un spiritualiste enragé. le fauteuil de Littré, à ce qu'il paraît, lui est réservé à l'Académie française. A la droite du Père Eternel, Dupanloup doit rougir de joie et des pieds à la tête : bonheur que n'ont point connu ses vêtements d'évêque violet et rageur. Dupanloup, là-haut, sans doute, pense, se frottant les mains : « Tôt ou tard, arrive la justice des hommes. »

Mon Dieu, cela est vrai. Mais l'hommage que rendent les hommes doués de raison, à leurs semblables doués de valeur, est la négation absolue, irréfutable du bon Dieu catholique que nos prêtres chrétiens offrent à l'adoration des fidèles. Les créatures sont moins méchantes et moins stupides que le créateur, tel qu'il nous est dépeint par les dogmes. Les humains rendent justice à quiconque pense haut, et peu importe le genre des pensées. — Ni Jupin ni Dupanloup ne sont capables d'agir de même sorte. A l'Académie, Littré vivant eût voté pour Pasteur, tandis que Pasteur et Dupantoup n'auraient pas eu assez d'anathèmes pour envoyer Littré au diable. Chacun sait ça, comme dit la chanson.

Dumas, le vieux chimiste, ouvrira donc ses bras au vieux Pasteur, et les journaux cléricaux, constatant que ces suiveurs de messes se sont embrassés, s'écrieront : « Voilà la religion et la science réconciliées ! »

Halte-là ! mes bons braves.

Si le banc sur lequel s'asseyait Littré n'a point le courage de gémir sous le corps de M. Pasteur, nous, nous gémirons pour lui, c'est-à-dire que nous dirons hardiment : « Plus les savants veulent prouver en faveur du catholicisme, plus ils prouvent contre lui. »

Nous ne nous intitulons pas, « à l'instar » de M. Zola, disciple des savants. Nous n'avons découvert récemment ni Claude Bernard, ni Littré, ni Pasteur. Notre littérature a le respect de la science. Mais au nom du bon sens, il nous est permis d'affirmer que toutes les découvertes de M. Pasteur sont la négation de ses croyances spiritualistes. Ce savant dévot passe sa vie à corriger l'œuvre du bon Dieu. On l'eût brûlé au temps de Galilée.

A la vérité, il s'est montré un adversaire obstiné de l'hétérogénie ; il ne veut pas qu'on croie à la génération spontanée. D'autres qui, certes, le valent bien, lui rient au nez. Là n'est point la question.

Louis Pasteur

Du moment où le Père Eternel de M. Pasteur a inventé la rage et le charbon, je ne vois pas de quel droit M. Pasteur s'efforce de combattre vainement la rage et utilement le charbon. Tout n'est-il donc pas bien dans la meilleure des créations ?

M. Pasteur, que les moutons tiennent en médiocre estime, les moutons qui préfèrent le couteau du boucher à son scalpel empoisonné, M. Pasteur n'a rendu service à l'humanité et à la gent qui porte toison, qu'autant qu'il a marché contre les préceptes de l'Encyclique.

Sa vie s'est passée en analyses, en dissections, en vivisections, c'est-à-dire en examens que le Pape ne saurait absoudre. C'est à peine si la Société protectrice des animaux, oubliant le passé et ne se souvenant que de la récente découverte, pourra, pratiquant la véritable charité, lui décerner une médaille, à cause de sa merveilleuse inoculation aux bêtes, d'un virus qui fait notre Pasteur le rival de Jenner.

Je dis rival et non l'égal ; Jenner, en effet, a abandonné Louis Veuillot à la petite vérole, juste châtiment du plus horrible des visages ; tandis que Pasteur entend que nous ne mangions plus une seule brebis galeuse. Jenner est donc le supérieur de Pasteur ; il a laissé debout le châtiment.

Blague à part, ce M. Pasteur est un grand homme ; non pas un de ces pasteurs de troupeaux qui font rêver à des harpages champêtres. Sa houlette a la forme d'un bistouri et son chalumeau est emmanché d'un scalpel. Il a une façon de caresser les chiens pour leur fourrer trois pouces de fer dans les côtes, d'appeler les chats pour leur mettre du bon poison dans le lait, une manière de s'y prendre, qui ferait rêver aux frères de la doctrine chrétienne, s'il n'avait rendu de si immenses services, malgré sa foi en Léon XIII. Au reste, il est convaincu, comme Claude Bernard, que les animaux qu'il découpe en tranches, doivent s'intéresser à ses tentatives. — Si les chiens le reconnaissent dans la vallée de Josaphat !

Le père Pasteur qui, à ce qu'il paraît, est fort désagréable dans son intérieur, lorsque les pustules par lui jetées sur les moutons, ne poussent point comme des roses dans un parterre, le père Pasteur est un déshabilleur ne respectant rien.

Après avoir accepté d'Emile Ollivier la proposition d'un siège au Sénat impérial ; après avoir, ce qui est justice, reçu de la République une rente de douze mille francs, il fouille avec désintéressement dans nos tonneaux de vin, de bière et de vinaigre. Tonneaux, hélas ! semblables, et qui n'ont rien de commun avec les vignes du Seigneur.

Le voilà aujourd'hui pris d'une idée nouvelle. Il soûle des cochons pour nous démontrer les dangers de l'alcoolisme. Les cochons sont bien contents, puisqu'ils boivent. Mais Zola est furieux. A cause de Pasteur, le voilà forcé de récrire l'Assommoir sous ce titre : le cohon poivrot. Oh ! la science !

Alfred Bardou.

La Silhouette
N° 86 - 4 juillet 1881

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