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La Censure

A quelle époque est née cette vieille à cul de plomb, éternellement armée de ciseaux de même métal ? Existait-elle avant le déluge ? Oui, certes, déjà elle avait fait d'horribles enfants de tous points semblables à elle, et Noé cacha dans son arche, à fond de cale, pour ne point effrayer les animaux féroces, un couple de jeunes censeurs. Ce mâle et cette femelle, créatures de Dieu, ainsi que les punaises, se promenèrent à travers le monde, propageant l'espèce, semant leurs descendants sur tous les bois de lit et derrière tous les papiers du monde.

Cette race, prolifique à légal de la race allemande, compte des représentants dans les recoins les plus cachés, mais elle se plaît surtout dans les livres, sous les fauteuils de théâtre, et dévore les dessins à la façon dont le phylloxera ronge la vigne.

Là où les petits et les grands censeurs s'abattent, les champs de l'art et de la pensée sont dévastés en un clin d'œil et le Vicat qui détruira cette engeance na pas encore pris son brevet d'invention.
On n'a même point trouvé le moyen de mettre dans l'impossibilité de nuire, cette hideuse famille personnifiée chez nous par une duègne repoussante, par une vieille demoiselle au menton trognonnant, et cousine des Parques.

La Censure ne jouit plus cependant à notre époque des mêmes prérogatives que chez les anciens. Jadis, elle avait le droit de détruire tout écrit lui déplaisant et en outre les auteurs de ces écrits.
Les inquisiteurs représentent « une vieille branche » de censeurs ; la branche a cassé sous le poids de centaines de générations pensantes, mais les rameaux ont repris racine en terre et se sont couverts de feuilles arrachées dans le bois du voisin.

On a eu beau arroser ces tiges avec toutes sortes d'ingrédients, du sang humain, de l'essence d'esprit et même avec du pétrole, rien jusqu'à ce jour n'a réussi à atteindre leurs racines. Le vent des révolutions a soufflé dessus ; elles se sont inclinées, elles ont fait les mortes, pris un petit air penché et desséché ; chacun a pensé, les piétinant avec joie : cette fois nous les tenons ; voilà du bon bois pour l'hiver prochain. Et puis quand les révolutionnaires ont eu le dos tourné, les petites tiges ont recommencé à bourgeonner de plus belle. Elles ne sont pas du bois dont on se chauffe. Au reste, si on les brûlait, elles renaîtrait de leurs cendres. Si on mettait sur un gril bien chauffé saint Laurent, une douzaine de salamandres et une douzaine de censeurs, je parierais que saint Laurent sera grillé, que les salamandres rôtiront et que les censeurs auront tout bonnement l'air de prendre un bain froid. — Cent contre un. — Qui tient ce pari ?

La censure

Cette abominable espèce a tenu tête à l'esprit humain, aussitôt que l'esprit apparut rayonnant au-dessus de la bête ; elle représente la revanche de l'animal sur l'homme. Quand la vache a compris qu'on pouvait tirer de son pis non seulement du lait ; mais encore du vaccin, la vache, amie de l'écumoire, songea à se venger. Elle y parvint. Elle rumina de manière à rendre sa chair si coriace, si coriace qu'un bifteck de vache est presque aussi embêtant à digérer qu'un article d'Ignotus. Eh bien ! la Censure, c'est un troupeau de vaches devenues enragées en face du drapeau rouge de l'intelligence.
Vieille lutte ; la bataille de la pourriture contre la fleur, de l'éteignoir contre la flamme, de la camisole de force contre le condamné.

La Censure a pour but et pour mission de couper les ailes de quiconque cherche à s'élever. Accroupie, dans une attitude répugnante, au coin des grands bois où l'air circule librement, où les feuilles se laissent joyeusement caresser par la brise, elle guette les oiseaux qui passent, jasant, discourant sous le soleil ; et si ces oiseaux ont le malheur de se plaindre, parce que l'hiver a été rude, que la neige a longtemps couvert la terre, parce que le vent d'avril a dispersé les branches chiffonnées, futur asile de la couvée,

parce que le vautour devient de plus en plus affamé et demande, pour s'engraisser, un trop grand nombre d'oisillons conscrits ; si les oiseaux, en un mot, au lieu de bénir la souffrance, l'injurient, la censure est là, qui, pour leur apprendre comment vivre, se précipite sur eux et leur arrache des plumes. Cela leur fait mal, tant mieux ! Ont-ils le droit de gémir ?

Ce métier est malpropre. Il arrive à la Censure elle-même des mésaventures cruelles. Comme elle n'a point d'ailes, elle reste attachée au sol par ce cul de plomb qu'on lui connaît.

Et alors, en s'envolant, quoique meurtris ou parce que meurtris, les oiseaux lui lâche sur le dos tout le contenu de ce que Rabelais nommait le boyau... particulier.

La Censure ne se fâche point pour cela ; elle se balaie, et recommence à plumer et à procréer des enfants.
Ce qu'elle a recueilli d'injures graves est incalculable. Il n'est point un écrivain vraiment digne de ce nom, vraiment illustre qui ne lui ait envoyé quelque ruade terrible. A cela la Censure répond tout juste comme la limace doit répondre en son langage au chêne qui lui dit : « Pourquoi salis-tu mon pied ? » Elle s'éloigne gluante et va baver sur un autre pied de chêne.

Hugo a dit des censeurs qu'ils étaient de plat valets et ne se sauvaient de l'odieux que par le ridicule.

C'est sec, — nos bons censeurs de 1881, avouons-le, maintenant ne ressemblent pas absolument à leurs ancêtres. J'irai plus loin : comme hommes je les estime et je les aime ; il est impossible de rêver des fonctionnaires plus aimables. Seulement, « en tant que censeurs », ah ! ma foi, vous en penserez ce que vous voudrez, puisque, à ce qu'il paraît, et pour de bon cette fois, la Censure doit définitivement disparaître.

... Vrai, entre nous, je crois que nous tenons un joli billet !!... Si vous saviez comme ils en rient dans leur cabinet, les censeurs !

S'ils craignaient de disparaître, pourquoi t'auraient-ils condamnée, ô Silhouette ?

— Parce qu'il faut qu'un censeur censure, sans cela...
— D'accord.

Alfred Bardou.

La Silhouette
N° 60 - 4 avril 1881

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