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Jules Verne

M. Jules Verne a débuté de la manière la plus classique.

A dix-huit ans, il faisait son droit et des vers. Jadis on n'entrait pas par une autre porte dans la vie littéraire ; les apprentis notaires tombaient essoufflés sur le seuil, les autres sautaient gaillardement le pas.

M. Verne a été des autres. A l'âge où l'on n'est pas encore pharmacien, il faisait jouer au Vaudeville les Pailles rompues, un acte en alexandrins à rimes riches.

Après quoi il écrivit des livrets d'opéra-comique avec Michel Carré. Nous citons cela pour mémoire.

Comme il avait de l'esprit et de l'imagination, mais surtout du bons sens, il comprit bien vite que semblables ouvrages ne lui rapporteraient ni assez d'argent ni assez de gloire.

Il se fit vulgarisateur scientifique, géographe aimable.

Cela était un trait de génie.

Jusqu'à lui, les géographes passaient pour des êtres antédiluviens, profondément assommants et tout à fait grotesques.

Léonce, avec son air d'ahuri, les personnifiait à merveille à l'aide d'un crâne en carton long et plat comme un article de la Gazette de France, d'une perruque sur laquelle on comptait les cheveux longs, blancs et jaunes, d'une paire de lunettes vertes, d'une cravate monumentale, d'une redingote râpée descendant jusqu'aux talons.

Vers l'époque où Meilhac et Halévy se mirent à faire des pieds de nez aux dieux de l'Olympe et à ce poète géographe qui s'appelait Homère, M. Jules Verne se dit qu'il était temps de réhabiliter Eratosthène, Ptolémée et Strabon en mettant, quoique géographe, d'élégants vestons, des gants et beaucoup de bonne humeur dans l'étude de la géographie.

Du premier coup il monta au ciel.

Il écrivit Cinq semaines en ballon. M. Hetzel, qui sait ce qui convient aux lecteurs de notre époque, accueillit à bras ouverts ce roman à étiquette scientifique. Le succès fut retentissant.

Jules verne

Depuis lors les géographes cessèrent d'être ridicules. Plus tard, après la guerre de 1870, après qu'on eût vu certains de nos généraux étudier les champs de bataille à l'aide de plans imprimés sur des mouchoirs de poche, les géographes devinrent des héros et les jeunes filles « du meilleur monde » se disputèrent l'honneur de las épouser.

Rendons justice à qui de droit : M. Jules Verne fut le précurseur, le devineur, le prophète, l'instigateur, le Christophe Colomb de cette mode nouvelle.

On le voit alors marcher de découvertes en découvertes. Un jour il voyagea dans le Centre de la terre; le lendemain il se promena dans la Lune après un trajet direct qui ne dura que quelques heures. Et puis, on le vit s'avancer dans les glaces jusqu'au pôle Nord, s'enfoncer à Vingt mille lieues sous les mers, parcourir l'Afrique et enfin faire le Tour du monde en quatre-vingt jours.

Ce chemin parcouru, le Juif errant de la géographie moderne se reposa en fabricant avec d'Ennery un drame dont la Porte-Saint-Martin a gardé le souvenir, la province aussi, et l'étranger par-dessus le marché.
Enfin le Tour du monde en quatre-vingt jours fit de l'auteur des Pailles rompues un auteur dramatique possédant sur rue un pignon doré.
A la vérité, et pour qu'on ne m'accuse point de vouloir quand même faire de la satire, M. Jules Verne a joué et joue encore un rôle utile.

L'académie française, en lui décernant un prix Montyon, comme elle en a décerné un à notre ami Émile Desbeaux, pour le Jardin de mademoiselle Jeanne, l'Académie a récompensé une tentative bonne, indiscutablement, si lourd que soit l'adverbe.
La science est d'aspect pesant. Nul ne conteste son utilité ; mias chacun l'absorbe comme une potion amère, avec difficulté.

Instruire les hommes, cela est devenu chose de plus en plus indispensable ; les purger aussi.
Mais les estomacs victimes de la civilisation sont de plus en plus rebelles aux médicaments désagréables ; de même les intelligences trop affinées font la grimace devant les in-folios.

Cette civilisation particulière a donné naissance à une industrie nouvelle et enfanté des littérateurs dans ce mouvement. On enveloppe la drogue dans un bonbon, et le savoir dans un roman.
Passez muscade ! Grands et petits enfants absorbent le tout sans douleur. Voilà le progrès.
Disant cela je ne plaisante pas. L'homme qui nous apprendra le sanscrit sans nous faire souffrir sera un bienfaiteur de l'humanité.

Souhaitons après cet aveu que le public parisien hiverne au théâtre du Châtelet en applaudissant, pour se réchauffer, les pérégrinations de Michel Strogoff.

Alfred Bardou.

La Silhouette
N° 20 - 15 novembre 1880

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