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Émile Zola

Un grand talent et un immense aplomb.

Il croit en lui ; écrivain encore inconnu, cherchant sa voie, du fond de son bureau, dans la maison Hachette, il criait aux passants : Je suis une force. Cela est bien ; les passants l'ont cru et n'ont pas eu tord. La foule aime les mâles ; ainsi que les filles lubriques, avides de jouissances nouvelles, elle se jette volontiers au cou des gaillards aux reins solides et sourit amoureusement à leurs promesses.
Laborieux, sincèrement épris de son art, maître de son style, vigoureux ciseleur de phrases, coloriste brillant, Émile Zola est aujourd'hui assis au haut bout de la table des romanciers. Nul ne saurait sans injustice contester ses qualités : l'énergie, l'éclat, la puissance de description, le souci de l'exactitude, la préoccupation de la vérité.

Sans doute, sous son faire on aperçoit parfois le procédé. Sa manière, de temps à autre, laisse voir la trame ; l'expression se répète, l'image trop souvent apparaît la même ; mais, en dépit de l'artifice, l'ouvrier manie l'outil d'une main solide et la fatigue ne trahit que rarement ses efforts.
Telle est, pour nous, la valeur de l'homme. Un côté de sa médaille est bien en relief, dessiné comme il convient, frappé au bon coin.
Voyons le revers.
Autant il possède d'estime pour lui-même, autant il professe de mépris pour les autres. Nul, hormis lui, ses amis et ceux qu'il appelle ses maîtres, on ne sait pourquoi, nul ne sait ni penser ni écrire.
Dans MES HAINES, il a pris à partie de grands noms, presque tous les grands noms, se basant, pour sa critique, sur le succès d'argent. A ce compte, Feuillet, vendant cinq mille exemplaires d'un volume, est cent fois inférieur à Montépin. On aurait bien ri si ces pamphlets, plein de coups de griffes et de morsures, n'avaient paru d'abord à l'étranger comme en cachette, sous un voile russe. Le gros mot de lâcheté fut prononcé ; ce n'était pas juste.
Il a la bravoure d'un lion hargneux.
A ses yeux, la littérature française est et doit être personnifiée en Émile Zola.

Qu'on ne lui parle pas de Victor Hugo ; il l'appellera illustre poète lyrique, c'est-à-dire diseur de vers sonores, arrangeur de périodes, bâtisseur de drames faux et d'œuvres éphémères. Il donnerait tous les romans de ce siècle pour sa nouvelle intitulée l'Inondation.
Loue-t-il les siens ? Les restrictions atténuent habilement les éloges. — Sans doute; Flaubert est immortel, mais combien de défauts dans Salammbô !
Certes, les Goncourt sont d'estimable hommes de lettres, mais que de faiblesses dans certaine pages ! Devant Balzac il salue, il s'incline, il affirme sa vénération. Cependant Balzac n'avait pas du premier coup conçu le plan de la Comédie humaine ; Balzac ne s'est aperçu que sur le tard du lien qui pouvait resserrer son œuvre et en faire un tout prodigieux.

Émile Zola

Émile Zola, au contraire, avant d'entreprendre sa tâche, avait constitué dans son esprit toute la généalogie des Rougon-Macquart, toute l'histoire naturelle et sociale de cette famille du second empire. Il a dessiné l'arbre en tête d'un hors-d'œuvre récent, une Page d'amour, livre charmant, au reste. N'est-il donc pas supérieur à tous ?

Toute l'espèce humaine est inférieure à la classe des gens de lettres, et de la classe des lettres Émile Zola est le roi soleil. Il ne le dit pas ; croyez qu'il le pense.
Avec quelle joie il appelle les autres des sots !

Si Sardou n'a pas son estime littéraire, en revanche, les hommes politiques excitent son dégout. « Quand on a échoué en tout et partout, s'est-il-écrié ces jours passés, quand on a été homme médiocre des pieds à la tête, la politique vous prend et fait de vous un ministre aussi bien qu'un autre ».

Attrape, Gambetta ! Rougissez là-haut, dans votre demeure dernière, Richelieu et Colbert. Vous n'êtes rien et nous sommes tout, nous les littérateurs.

Cette superbe lui a fait écrire les plus énormes choses qui jamais se soient écrites. Un jour que, préoccupé de mesquineries, de réformes sociales, de budget, de politique, de religion, le peuple de Paris avait pendant une heure oublié la mission d'Émile Zola, Émile Zola a regretté le grand silence de l'empire. C'était si fort que depuis il a regretté ce regret, quand on lui a prêté de nouveau l'attention qu'il mérite.

S'occupe-t-il de science ? il découvre Claude Bernard ; non pas par respect pour les avocats, mais parce que Claude Bernard a été son précurseur dans le grand art du naturalisme et dans la méthode expérimentale.
A l'Institut, où pourtant tout n'est pas folâtre, ces messieurs se tiennent encore les côtes.
Songe-t-il à la critique ? il commente Saint-Beuve et l'accable d'épigrammes. des amis réellement érudits l'ont averti de sa bévue.

Critique cependant, il l'est comme jamais on ne l'a été. Lisez ses feuilletons du Voltaire, ils sont du style le meilleur ; mais l'abonné, avec stupéfaction, au lieu du compte rendu des pièces nouvelles, trouve, trois fois sur quatre, cette affirmation magnifique : « Le théatre ayant chômé cette semaine,... ce qu'on a joué ne présentant aucun intérêt,... parlons du naturalisme et du réalisme. » — Sans-gène adorable ; aimable franchise !

Auteur dramatique, il proclame Bouton-de-rose un chef-d'œuvre incompris et invoque l'ombre de Beaumarchais siffle.

Moraliste, il va plus loin encore.

Il se demande pourquoi en ces temps d'aplatissement devant le public tous les appétits n(aurait pas leur organe, et fait pour ce journal coupable d'excès particuliers le plus éloquent des plaidoyers.

Est-ce point plaider pour son saint ? L'auteur de Nana aurait-il voulu, lui aussi, satisfaire les appétits grossiers de la masse ? Ce dernier roman l'a fait appeler Balzac de caboulot. Balzac est trop d'honneur ; cette heure n'a pas sonné.

Il faut attendre la suite de l'œuvre en regrettant les écarts de plume, les lubricités voulues, les tableaux qui excitent les collégiens et les vieillards sans utilité pour la méthode expérimentale.

Émile Zola a jusqu'à présent chatouillé agréablement le public ; nous avons dit avec quelle science et avec quel art. Attendons ce qui suivra ; mais affirmons que mieux vaut écrire comme About le Roman d'un honnête homme et chercher à relever le niveau moral que s'aplatir devant les plaisirs malsains de la bête humaine.

L'homme de lettres digne de ce nom se doit le respect et le doit aux autres. Le rut n'est pas l'état normal d'une société.

L'homme de lettres, en outre, doit avoir pour principe de ne pas vouloir... respirer plus haut que le nez.

Alfred Bardou.

La Silhouette
N° 1 - 9 septembre 1880

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