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Émile de Girardin

C’est sous ce nom qu’il est connu, très connu, trop connu...

Il habite une maison de verre, dit-il. N’y reçoit pas tous les jours, de six heures à neuf heures du matin, quiconque se présente avec une carte ou sans carte ? L’aimable homme ! Il en attend un, c’est lui qui l’a déclaré, depuis plus de cinquante ans. Donc, pas même l’ombre d’un homme dans l’hôtel superbe où il loge. Il a renoncé à s’attendre lui-même. Semblable à Diogène, avec un peu plus de cynisme et un peu moins d’honnêteté, il ne s’est point aperçu à la lueur de sa lanterne.
Singulier personnage. Il personnifie, à ce qu’on assure, le journalisme du dix-neuvième siècle. Je proteste.

Si l’on entend par journalisme ce métier inqualifiable qui consiste à souffler le chaud et le froid, à combattre une opinion pour la mieux défendre ensuite, ainsi que fait Prudhomme lorsque ses intérêts immédiats sont en jeu ; si le journalisme a cette mission ; gagner de l’argent ; soutenir, comme l’avocat, telle ou telle cause, au hasard de la plume, et trouver pour ou contre des arguments d’une égale valeur et d’une égale sincérité ; être plus préoccupé de flatter la foule que de l’instruire et n’avoir que deux buts, l’abonnement et l’annonce ; mettre toutes les souplesses de son échine au service de l’idée qui a chance de succès ; servir ceux qui peuvent être utiles et piétiner sur les autres ; s’agenouiller, en adoration perpétuelle, devant le veau d’or qu’on nomme le succès. Si le journalisme est cela, oui émile de Girardin personnifie le journalisme.

Mais si, au contraire, être journaliste cela signifie simplement dire sa pensée et se montrer le serviteur modeste, inflexible, du droit et de la vérité, non, il ne personnifie point le journalisme.
Sa statue, si parfois quelques-uns sont tentés de lui en élever une, ne sera point le symbole de la presse digne de ce nom. Certes, sur cent feuilles publiques, on en peut compter… beaucoup qui sont rédigées d’après ses principes. C’est grand malheur pour la nation ; mais il y en a qu’on peut citer, pour l’honneur de la profession, comme des exemples d’honnêteté.
Considéré comme girouette, émile de Girardin est une des girouettes les plus intelligentes que le vent ait jamais fait tourner. Il a la docilité de cet instrument et son rouage est si bien graissé que l’on ne l’entend point grincer, même si la tempête mugit.
Il est doué, personne ne le conteste, de qualités de premier ordre. Il a le trait, la verve, et je ne sais quoi qui plaît à la masse.

Émile de Girardin

Crie-t-il : Confiance ! Les chœurs populaires après lui répètent : confiance ! Montre-t-il de la méfiance, ainsi que le guillotiné par persuasion dont Chavette conta l’histoire, aussitôt la bourgeoisie endosse le manteau couleur de muraille et se méfie.

Nier son action serait folie. Il possède la faculté non de convaincre, mais de persuader. Cela tient à sa facilité d’assimilation, à son agilité, à son flair : nul mieux que lui ne sait retourner sa veste juste à temps pour ne la point remporter, et s’arranger malgré les cabrioles les plus audacieuses, de façon à retomber toujours sur les jambes. On l’a accusé d’avoir reçu pas mal d’épingles en sa vie ; ce qu’il y a de certain c’est qu’il a su en toute circonstance tirer joliment la sienne du jeu.

Sa dernière marotte est la plus amusante : arrivé au terme de sa carrière il s’est avisé de s’écrier que la presse est impuissante.
Scroll a qualifié d’un mot cette plaisanterie ; il a dit que c’était à la suite d’un entretien de vingt-cinq minutes avec Sarah Bernhardt qu’émile de Girardin avait été définitivement convaincu de cette impuissance.

Il faut s’en tenir à ce mot. Construire sur ce point le vieux journaliste qui a soulevé des montagnes avec sa plume serait de la polémique enfantine. Il sait bien ce qu’il vaut et ce qu’il peut, le maître hâbleur.
Aussitôt que sur cette galère qu’on appelle un journal il prend place à la barre, la galère comprenant à quelle main expérimentée elle a affaire se met à fendre les eaux ; la voile se gonfle au vent de l’actualité ; l’équipage plein de confiance en son chef manœuvre hardiment et la galère file, file d’un train du diable.

Vient-il un grain, le navire disloqué par l’orage menace-t-il de faire eau de toutes parts, aussitôt le pilote, méfiant comme tous les rats qui songent, à fond de cale, le pilote comprenant le danger, avant les autres, plante là l’équipage et le navire et s’en va gouverner ailleurs.
A combien de vaisseaux n’a-t-il point joué ce bon tour !
N’a-t-il point, au cours de ses pérégrinations sans nombre, rendu de réels services ? Oui, et d’immenses services, certes.

Son rôle, pendant l’odieuse tentative du Seize-Mai, fut crâne, vaillant, superbe. Il tint tête à la meute ordre-moralienne, et sanglé solide, mit en fuite les chiens lâches, les aboyeurs de coups d’État.
Il mordait avec conviction car il est toujours convaincu que sa dernière idée est la bonne ; malheureusement il en a une par jour. C’est lui qui l’affirme.

On vient de l’attaquer vivement. Le coup n’a pas porté au défaut de la cuirasse. C’est une femme qui a lancé le trait, telum imbelle, sine ictu. D’autres lui firent de plus cruelles blessures, mais quand même il restera le défenseur des femmes. Son talent hors ligne est féminin sous plus d’un rapport.
Bourgeois dans le vilain sens du mot, égoïste, parcimonieux, prévoyant, spirituel, bon et méchant à la fois, il est une synthèse curieuse des vices et des qualités du temps. Il a fait fortune, une grande fortune et il est un homme à peu près fini.

Je crois que la postérité sera pour lui plus sévère que moi.

Alfred Bardou.

La Silhouette
N° 35 - 6 janvier 1881

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