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Edouart Manet

Celui-là ne s'est pas attardé dans les chemins battus ; il a pris par la traverse, au plus court, et est arrivé au haut de la côte longtemps avant les classiques et les poncifs qui traînent encore leurs épaisses chaussures au milieu de la foule, dans la poussière de la grande route.

Je n'apprendrai rien à personne en disant qu'il est le peintre le plus original de ce temps, original dans le sens artistique du mot.

Jamais les bourgeois qui n'ont plus le menton glabre, mais qui sont toujours bourgeois, c'est-à-dire bêtes à manger du foin, attachés à leurs habitudes comme les oies à leurs plumes, jamais les bourgeois n'ont été si en colère que depuis le temps où Manet expose. Ils hurlent moins quand leurs femmes les trompent. Quand ils se trouvent en présence d'une toile nouvelle du maître impressionniste, ils beuglent comme des taureaux qui voient du rouge. — Jamais, s'exclament-ils, jamais nous ne consentirions, pour de l'argent, à accrocher des choses pareilles dans nos alcôves.

Dire cependant qu'un jour viendra où quelques-unes des toiles de Manet s'accrocheront à la cimaise, dans une salle du Louvre. Nous ne verrons cela ni vous ni moi, mais cela sera. Manet et manebit.

Les vrais critiques ne s'y trompent pas. Gautier salua Manet débutant ; Théo, le coloriste, lui dit : Vous êtes un artiste. Et Mantz, qui ne passe pas pour un sot en la matière, lui répéta : Vous êtes un peintre intéressant, un artiste digne de ce nom ; votre système appelle la discussion, mais la discussion est bonne.

Les vrais amateurs non plus n'hésitèrent pas longtemps. Ils savent ce que l'avenir réserve à leurs collections.

En dépit de tout, et peut-être à cause de tout, c'est-à-dire à cause des attaques bruyantes, à cause des bêlements du troupeau humain dont les grands yeux ronds et stupides n'aiment pas les couleurs nouvelles, Manet a conquis une célébrité universelle.

Il ne procède d'aucune école, il ne veut même pas qu'on l'appelle chef d'école, il entend rester lui ; dessiner ce qu'il voit, peintre ce qu'il voit. Le dessin, se plaît il à affirmer, ne s'apprend pas à l'école, la peinture non plus.

Edouart Manet

Le vrai, vu et reproduit, la vérité dans l'art, ainsi se résume sa pensée. Copier, non pas ; mais inventer, créer, trouver le moyen de fixer sur sa toile avec le sentiment de l'artiste les choses qui existent, qui sont, tel est le but et tel est l'idéal.

Ainsi Courbet disait à ceux qui peignent des anges et des déesses :
— Est-ce que vous en avez vu des anges et des déesses ?... Alors, pourquoi en faites-vous ? De là à peindre tout ce que l'on voit, il y a loin, certes. C'est affaire de goût. En littérature, où l'on a plus avancé qu'en peinture, les représentants de la nouvelle école naturaliste se complaisent à fixer leurs regards sur des ordures, sur un selam composé de détritus ; ils regardent cela attentivement, ils vous montrent cela avec complaisance. Libre à eux, mais libre à nous de détourner la tête et de nous boucher le nez.

Manet ne s'est jamais avisé et ne s'avisera jamais de peindre un dépotoir. Il aime à contempler d'autres spectacles plus réjouissants pour nos yeux.

En réalité, ce naturaliste, ce radical est un parfait gentilhomme. Elégant, soigneux de sa personne, aimable, spirituel, il plaît à qui le connaît et son atelier est de ceux que l'on aime à voir.
Doué d'une surprenante facilité acquise par l'étude, il fait vite et n'aime guère les longues retouches. Il faut que sa main obéisse et rende ce que son regard perçoit.
Les objets par lui choisis sont d'ordinaire simples ; la gamme de ses tons est sobre, mais il se plaît à l'opposition des couleurs parce qu'en effet ce qu'on voit ne nous frappe que par l'opposition des couleurs vives et crues. Si ses détracteurs se donnaient la peine d'examiner avec attention certains couchers de soleil, ils ne se donneraient pas la peine de crier à l'invraisemblable.

Ce que le soleil commet d'invraisemblances est invraisemblable ; et si les romanciers les mieux doués d'imagination sont toujours au dessous des réalités de la Gazette des Tribunaux, de même les peintres les plus hardis sont incapables de trouver sur leurs palettes les nuances fantastiques que prêtent aux paysages, Phébus le blond et Phébé la blonde.

Affirmer que l'interprète ne se trompe pas parfois, déclarer que Manet a toujours fixé sur la toile le spectacle qu'il avait devant les yeux, ce serait aller bien plus loin que lui-même. Il sait qu'il se trompe parfois, qu'il se trompera encore, mais du moins il s'efforce de peindre juste, se moquant de ce qu'on en dira.

Les deux portraits qu'il expose cette années ; ceux de Rochefort et de Pertuiset, sont deux pages superbes. Les badauds crieront au scandale. Nous disons, nous, qu'ils sont dignes du talent de Manet. Il a vu violet autour de Pertuiset, soit ; mais je connais bien des peintres qui rient jaune en se moquant de lui.

Alfred Bardou.

La Silhouette
N° 70 - 9 mai 1881

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