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Alphonse Daudet

Le frère de celui qui n'a pas de talent.

Alphonse, il est vrai, en a pour deux, pour trois et même pour quatre ; cela suffit dans une famille. Des débuts difficiles, que l'on connaît. Sans ombre de fortune, Alphonse Daudet, après avoir terminé ses études au lycée de Lyon, s'en fut au collège d'Alais en qualité de maître d'études. Dur métier. Il a dit lui-même, dans une charmante et mélancolique nouvelle intitulée : Les Gueux de province, quelles furent ses douleurs, ses hontes, ses désespoirs. Que de pages émues et touchantes dans ce récit ! L'heure de la liberté venait de sonner pour l'oiseau longtemps emprisonné ; les camardes de volière secouant joyeusement meurs ailes s'élançaient au dehors ; lui, rentra dans une autre cage, non plus prisonnier, mais geôlier ; aggravation de peine. Il chanta pour se consoler. Ses premiers vers se pourraient dater d'un cachot tendu de rose.

A peine débarrassé des chaînes du pion, il s'en vint à Paris, pour faire des vers, de jolis vers, par bonheur. Un cœur d'artiste, sincèrement épris de l'art, battait dans la poitrine de ce répétiteur malgré lui. Les Amoureuses hantaient ses rêves ; il leur voua ses premières rimes, éclatantes, sonores. Ces amoureuses-là croquaient les fruits avec gentillesse ; elles aimaient pour des prunes, qu'elles cueillaient d'adorable manière.

Toutefois, sur le pavé de la grande ville, le jeune poète usa d'abord ses bottes, découragé, hésitant, se demandant avec quel or il ferait réparer les semelles. Il était alors le Petit-Chose, et nous savons quel Petit-Chose, tout comme Marius, mangea donc, durant ses premières années, de cette chose horrible qui s'appelle de la vache enragée. Bonne nourriture quand on possède un estomac solide. Le coffre était bon, la volonté ferme ; l'épreuve le trempa.

Il inspira cependant, à cette époque, de sérieuse inquiétudes à ses amis.

Déjà, grâce aux Lettres de mon moulin, bijoux finement ciselés et sertis avec art, il n'était plus un inconnu. M. la Rounat, directeur de l'Odéon, où il devait revenir pour jouer Jack, après un long interrègne, avait reçu la première pièce d'Alphonse Daudet : la Dernière Idole, écrite en collaboration avec M. Lépine (Quatrelles). Les répétitions commençait lorsque Daudet tomba malade. Il avait, paraît-il, jeté son mouchoir par-dessus un trop grand nombre d'ailes de moulins, et quelque peu batifolé dans les vignes du Seigneur. Le gros mot de phtisie fut prononcé ; la faculté, toujours grave, prononça même un arrêt de mort, et un de ses grands-prêtres, le docteur Marchal de Calvi, envoya là-bas, sous le soleil d'Alger, le prince des lettres adolescent, le futur historien des Rois en exil.

Alphonse Daudet

Daudet se réchauffa tout de suite. L'ami soleil le remit sur pieds en quelques mois ; il revint vaillant, prêt à des luttes nouvelles, riant au nez des médecins, confiant en l'avenir, certain de vaincre.

Il vainquit. Le succès vint, sinon chèrement acheté, du moins bien gagné. Le Nabab, Fromont, Jack, sont des œuvres soigneusement étudiées, habilement présentées, brillamment écrites en un style chaud, imagé, brillant, qui indique un maître de la plume. On a remarqué que, dans ses ouvrages, l'intrigue n'est point nouée avec science, que l'imagination y joue un petit rôle, et on leur a reproché surtout d'être, pour ainsi dire, le reflet de mœurs, d'habitudes intimement connues par l'auteur. En un mot, on a accusé Daudet d'avoir photographié les intérieurs de ceux qui l'accueillaient avec confiance.

Ce reproche ne signifie rien du tout. c'est comme si on disait à un peintre : — Tu as longuement regardé cette figure humaine pour en faire un admirable portrait ; tu n'es qu'un reporter de bas étage, un photographe de troisième ordre. — Ou bien : Vis-à-vis de ce paysage, en face de la nature, tu as reproduit un ruisseau, des arbres, une montagne très ressemblants ; tu as vu ce beau spectacle à travers ton âme et tu l'as fidèlement rendu ; mais tu n'es qu'un copiste, et rien n'est sorti de toi.

Eh ! critiques impuissants et misérables qui osez écrire ces choses, mettez-vous donc à votre tour en face de la nature, résolument, et montrez-nous ce que vous en savez faire.

Certes, plus haut va le génie. Molière n'a point regardé les chausses de M. Nillion pour créer l'Avare; et les Misérables ne sont point nés dans le cerveau de Hugo à la suite de la contemplation d'un bureau de bienfaisance ; ils ne sont pas le produit de notes amassées suivant la méthode de M. Zola.

Les géants enfantent, c'est le secret de leur merveilleuse puissance, enfantent des types qui résument l'humanité. Ils répandent l'essence humaine ; il se trouve beaucoup d'eau dans les flacons des autres. Mais cette eau peut être agréablement colorée par un artiste fécond en ressources ; c'est le cas de M. Daudet.

Il a soigneusement regardé autour de lui et mis à nu, avec la curiosité attentive d'un enfant intelligent, les ficelles des pantins qu'il lui a été permis de toucher ; et puis, après avoir vu ce qu'il y avait dedans, il a reconstruit ces polichinelles, un peu plus beaux que nature ; habile comme Vaucanson et prêtant la vie a des automates qu'il a connus vivants.

Voilà toute son œuvre jusqu'à présent. On nomme tous les personnages du Nabab et ceux des Rois en exil, et même la mère de Jack — Cela, je le répète, ne signifie rien — Y auriez-vous vu ces beaux romans, vous qui le blâmez ?

Oui donc, M. Daudet est un homme de lettres d'une valeur incontestable ; je donnerais toute l'œuvre de Zola pour le Nabab seulement.

Au physique, en l'an 1881, c'est un petit Jésus-Christ moderne, sauvé de la croix, grisonnant, monocle à l'œil et ne rappelant son patron que parce qu'il se plaît à faire pleurer les femmes.

Jésus montre ses plaies ; Alphonse Daudet nous apitoie sur celles des autres. A part cela, ils se ressemble presque.

Alfred Bardou.

La Silhouette
N° 40 - 24 janvier 1881

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