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Émile de Girardin

Nous n’osons point dire que de récentes polémiques nous aient décidés à faire figurer M. Émile de Girardin dans notre galerie de portraits — en donnant de l’actualité au rédacteur de La Liberté. Émile de Girardin sera toujours actuel, il crée l’actualité lui-même ; depuis quarante ans que son nom retentit aux quatre coins de la publicité, il n’a pas été distancé, effacé, mis au second plan, un jour, une heure, une minute. Il a gardé sur l’opinion son influence absolue et incontestable.

Girardin est le plus grand journaliste de l’époque ; on en doute lorsqu’on débute, on se révolte contre cette dictature de la pensée, on reconnaît et on admire cette puissance quelques années plus tard, quand on a pu apprécier et comprendre cette nature d’exception toujours changeante comme les événements, toujours elle-même, toujours intacte dans son individualité robuste. Ce roseau d’acier commence par vous étonner et finit par vous frapper d’admiration. On suit le combattant qu’on aperçoit superbe, isolé, dominant, au milieu des plus fougueuses mêlées et qui porte non le drapeau d’un parti, mais quelque chose qui tient de l’étendard du progrès universel et du fanion personnel au chef indépendant.

Émile de Girardin représente le journalisme fait homme, le journaliste perpétuel, infatigable, insatiable. Il est journaliste comme Napoléon était conquérant. Le journaliste d’essence et de tempérament n’a pas à faire triompher un corps de doctrine, à mettre un homme ou un système au pouvoir, il n’a ni but exact et absolu, ni limites, pas plus que le conquérant. Il ne s’arrête pas plus que lui ; un progrès conquis il lui en faut un autre, comme il faut une nouvelle province au conquérant. Ils sont condamnés l’un et l’autre à ne jamais s’arrêter, à ne jamais connaître les joies du repos. Leur soif et leurs désirs renaissent avec la soif satisfaite et le désir apaisé. Jamais ils ne se diront : Une fois ceci acquis je n’irai pas plus loin. Leur ardeur de combattre et leur besoin de gloire n’ont de bornes que les bornes de la vie humaine.

Ainsi que les conquérants, Girardin est un nomade. Dans ce monde de l’Idée, il n’occupe pas, il campe ; il ne possède que le terrain qu’il a sous lui, il le défend comme son patrimoine avec des efforts héroïques, il bouscule l’ennemi et le chasse honteusement hors de ses retranchements — et il part, laissant un Durier quelconque ridicule, moulu, éventré sur le sol, quelques idées brûlantes encore comme les feux d’un bivouac abandonné, quelques jalons plantés en terre qui indiquent où étaient les tentes et qui serviront peut-être à quelque stratégie politique future pour reconstituer son champ de bataille.
Si les allures sont les mêmes, les résultats sont différents.
Le plus habile à précipiter les troupeaux humains à l’abattoir de la Victoire ou de la Défaite n’enrichit et n’engraisse que l’étroit espace de terre que fument les cadavres.

Le remueur d’idées exerce sur le mouvement social une influence autrement féconde. Disons-le, Girardin n’est pas un simple idéologue, c’est un novateur utile qui met beaucoup de sens pratique dans les rêves de l’utopiste. Quand il s’agit de lui, l’Utopie d’hier sera Histoire de demain. Il a deviné, crée, propagé trois grandes choses qui appartiennent maintenant à l’actif social et sont entrées comme d’indispensables éléments dans le mouvement contemporain, la presse à bon marché, la réforme postale et les assurances. Il est pratique même dans l’exposé et dans le développement de ses idées ; il les présente non pas à l’état embryonnaire, mais à l’état complet, toutes prêtes à être mises à l’essai. Ses abstractions ont des corps et son idéal revêt une forme tangible et palpable.
Ceci s’explique :
Dans la vie réelle, l’homme a organisé et a dirigé la Presse qui eut pendant un temps l’importance d’un petit ministère ;il a su fonder et faire prospérer une fortune privée qui vaut le capital de bien des maisons de banque.

La faiblesse de Girardin c’est son adresse. C’est un Hercule, mais en même temps un acrobate. Il jongle avec tant de dextérité avec les idées et avec les mots, que l’on fait honneur à ses doigts de ce qu’il faudrait rapporter à ses muscles. Il soulève avec tant d’aisance un poids de cent livres que le public s’obstine à croire que le poids était en carton.

Émile de Girardin

Pour exprimer des idées à lui, Girardin c’est fait un style à lui. Ce style, à proprement parler, personnifie la négation même du style. C’est un instrument de transmission, il faut qu’il aille vite et qu’il mène le penseur de la façon la plus directe et la plus prompte, — peu importe que le véhicule soit ciselé, doré, orné d’une façon plus ou moins artistique ; — l’essentiel est qu’il marche, et qu’il marche non pas rapidement mais fiévreusement.
L’alinéa à chaque phrase, chaque phrase n’étant que d’un mot ; l’antithèse des idées enveloppée dans la similitude des mots; la rime sans mesure et quelquefois sans raison ; la majuscule à tous les substantifs, l’énumération qui rappelle Rabelais, la définition qui ne rappelle souvent rien du tout ; — tout cela s’explique naturellement, car ce langage presque télégraphique arrive au public et lui porte ou plutôt lui enfonce l’idée.

Cette insouciance de la forme constitue, avec bien d’autres, l’immense différence qui sépare Girardin de l’homme dont le nom se présente sous la plume dès qu’on parle des maîtres du journalisme.
Veuillot restera comme un écrivain incomparable, mais Girardin aura exercé sur son époque une influence autrement sérieuse. Artiste jusqu’au bout des ongles, lettré exquis, Veuillent est par bien des côtés l’homme d’une autre époque ; il n’a ni le sens, ni la préoccupation du monde moderne ; il ne sait rien et ne veut rien savoir des forces prodigieuses dont ce monde dispose, des incroyables découvertes qu’il a faites, des préoccupations qui le minent — il raille ou il plaint ces admirations, ces orgueils, ces tourments, que son tempérament intellectuel est impuissant à comprendre. Girardin, tout au contraire, est l’homme du dix-neuvième siècle, il a son temps dans le cerveau, dans les nerfs, dans le sang.

Veuillot me semble le merveilleux soldat d’une idée trouvée, existante, établie ; Girardin, le merveilleux général des idées de l’Avenir. Soldat dévoué et courageux comme pas un, Veuillot reste inébranlable à son poste, il donne une forme personnelle et nouvelle aux systèmes les plus anciens ; — général aventureux, Girardin s’élance en avant et va à la recherche des terres promises, sans se demander s’il est suivi. Veillot a trop de bon sens pour s’égarer, Girardin a assez de génie pour des formules et des idées nouvelles, mais aussi assez de hardiesse pour se tromper. Dans un voyage à travers des pays inconnus, par des sentiers non frayés, il faut s’attendre à des faux pas. Le plus fort et le plus audacieux des faiseurs de découvertes — fût-il Colomb — peut se heurter à des écueils.

Girardin s’est trompé souvent et se trompera vraisemblablement encore. Il a d’admirables campagnes, il en compte de terriblement mauvaises. Sa dernière est peut-être la plus réussie de toutes celles entreprises par lui. Jamais le maître en fait de polémique n’avait été plus jeune, mieux inspiré, plus gai même. Il avait la conscience de sa supériorité, et, pour la première fois de sa vie, il plaisantait en parant les coups que cherchaient à porter des mains débiles. Nous n’avons le droit de nous occuper de toutes ces choses qu’au point de vue de l’Art et, ma foi, je ne m’en plains pas pour mon compte. Certaines natures ne peuvent, même en faisant tous leurs efforts pour se raisonner, s’intéresser qu’au côté artistique de la vie humaine.

Dans Émile Ollivier, les gens ainsi organisés ne voient qu’un admirable virtuose de la parole, dans Girardin qu’un polémiste incomparable défendant son ami avec un talent, une verve, un entrain irrésistibles et magnifiques, dans Durier et dans Anatole de la Forge que des sots qui ne savent ni parler, ni écrire et qui s’en vont niaisement se faire rouler — comme on dit dans le grand monde — par de plus malins qu’eux. Bien rugi, lion ! diraient-ils volontiers, à chaque clameur souveraine et sonore qui fait taire les croassements des oiseaux de nuit et les sifflements des venimeux. Au théâtre de la politique, il ne faut pas chercher la politique, mais le théâtre, il faut rire des chutes des ridicules et des grotesques, applaudir les coups bien portés, rappeler les grands artistes et huer les mauvais.

Le dilettantisme est une des formes de la sagesse et peut-être le plus sûr critérium pour juger les hommes et les choses.

Girardin encore une fois restera comme une des grandes et originales figures du dix-neuvième siècle. Type vivant de cette époque qui marche sans cesse et se meut incessamment dans des conditions et dans des milieux différents, il a eu de son époque les évolutions multiples et le besoin de mouvements. Que les Terme inutiles lui jettent la première pierre !

Je relisais, avant de faire cette incomplète étude, un article que j’écrivis jadis dans la Revue du Monde catholique et comparais l’injustice de mes appréciations d’alors à l’admiration que m’inspire cette dernière bataille contre le Siècle — bataille courageuse et joyeuse qui tient plus d’une partie de campagne de parti. Quand les plus humbles, les plus jeunes et les derniers venus changent ainsi, comme on comprend l’apparente mobilité de certains hommes supérieurs qui s’efforcent, en se modifiant, de demeurer eux-mêmes, de rester fidèles à la Vérité dans leur infidélité aux hommes qui ont cessé de la représenter à leurs yeux !

Edouard Drumont.

La Chronique Illustrée
N° 57 - 6 mai 1869

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